Les protéines au cœur de nouvelles approches thérapeutiques
Le cancer apparaît lorsque les cellules du corps se divisent de manière incontrôlée. Les cellules cancéreuses sont capables de survivre longtemps, de se multiplier rapidement et, dans certains cas, de se propager vers d’autres organes. Certains chercheurs tentent de comprendre les processus qui rendent ces mécanismes possibles, dans le but de trouver de nouveaux moyens de ralentir, voire de bloquer les tumeurs. Le professeur Alain Chariot étudie les protéines qui jouent un rôle dans ce processus.
Les cellules cancéreuses peuvent produire jusqu’à 25 000 protéines différentes. A ce jour, le rôle de certaines d’entre-elles dans le développement tumoral est bien connu mais ce n’est pas le cas pour la majorité de ces protéines : leurs fonctions biologiques restent encore mystérieuses. La recherche contre le cancer s’apparente alors à un puzzle complexe dans lequel les scientifiques tentent de comprendre quelles pièces, quelles protéines, sont vraiment déterminantes dans le développement du cancer, histoire de définir de nouvelles cibles thérapeutiques.
Pouvez-vous expliquer pourquoi les protéines sont si importantes dans le développement du cancer ?
Les protéines sont les substances actives de nos cellules : elles construisent des structures, envoient des signaux, réparent les dommages et régulent la croissance. Lorsque les cellules se transforment en cellules cancéreuses, elles modifient fréquemment les protéines qu’elles produisent. Elles fabriquent, par exemple, des protéines qui les « aident » à croître plus rapidement, à survivre et à se propager.
Avez-vous un exemple concret ?
Dans le cas du cancer colorectal, nous avons découvert une protéine importante :ELP3. Nous avons constaté que cette protéine spécifique est présente en grande quantité chez de nombreux patients. Elle permet à d’autres protéines d’être produites beaucoup plus efficacement, ce qui facilite la croissance et la survie de la tumeur intestinale. Lorsque nous désactivons ELP3, le développement de la tumeur est freiné.
Est-ce également le cas pour d’autres types de cancer ?
C’est une question que nous nous sommes évidemment posée. Nous avons donc étendu nos recherches au cancer du foie. Comme c’est le cas dans le cancer colorectal, ce cancer du système digestif est souvent associé à une inflammation chronique. Ce facteur commun nous a donc incités à approfondir nos recherches sur le cancer du foie. Nous avons découvert qu’il y avait effectivement de grandes quantités d’ELP3 dans le cancer du foie, mais qu’elle jouait un rôle différent. Au lieu de favoriser le développement de la maladie comme dans le cancer colorectal, cette protéine inhibe le développement de certains types de cancers du foie. Cela signifie qu’une même protéine peut jouer de multiples rôles dans différents types de cancers.
Qu’est-ce que cela signifie dans le cadre de vos recherches ?
D’une part, cela montre qu’ELP3 joue un rôle important dans la compréhension du développement des tumeurs : lorsque nous inactivons la fonction de cette protéine en laboratoire, nous observons un effet clair sur le développement du cancer. D’autre part, les effets différents d’ELP3 sur deux types de cancers impliquent qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre et à comprendre. C’est pourquoi il est urgent de poursuivre les recherches, car c’est le seul moyen de mettre au point des traitements plus efficaces.
Comment se dessine le traitement du cancer à l’avenir ?
Comme de nombreux chercheurs, je suis convaincu que nous devons développer des traitements combinés, qui attaquent le cancer sous plusieurs angles à la fois, à l’image de la trithérapie pour le traitement du SIDA. Sans cette approche, les tumeurs agressives gardent la capacité de résister à une thérapie unilatérale. En effet, les cellules cancéreuses peuvent se reprogrammer rapidement pour devenir moins sensibles à un traitement déterminé. En outre, il existe également des « cellules souches cancéreuses », qui se dissimulent dans l’organisme et échappent souvent aux traitements. Elles peuvent ensuite produire de nouvelles cellules cancéreuses et les aider à se multiplier. Une combinaison de traitements augmente les chances de pouvoir maintenir le cancer sous contrôle à long terme : certains cancers agressifs deviendraient des maladies chroniques que nous devrions surveiller régulièrement pour anticiper les risques de rechute.
Pourquoi avez-vous opté pour la recherche contre le cancer ?
Pharmacien et biologiste clinicien de formation, je travaille depuis près de 35 ans dans la recherche contre le cancer. La première raison est ma fascination pour le fonctionnement du corps humain et l’apparition de toutes sortes de maladies. Je suis quotidiennement motivé à l’idée de repousser les frontières du savoir. Ensuite, comme beaucoup de gens, j’ai perdu des proches à cause du cancer. Il y a donc également une motivation personnelle derrière ce choix.

« Le cancer n’a qu’un seul objectif : survivre. C’est pourquoi un seul médicament peut rapidement provoquer une résistance. Grâce à des traitements combinés avancés, nous attaquons la tumeur sur plusieurs fronts à la fois et bloquons ce mécanisme de défense. »
– Professeur Alain Chariot
GIGA – ULiège – Directeur de recherche au FNRS
Dans quelle mesure le soutien de la Fondation contre le Cancer est-il important pour vos recherches ?
La recherche fondamentale nécessite non seulement beaucoup de temps, mais aussi des modèles spécialisés, des équipements et des personnes expérimentées. Sans le soutien de la Fondation contre le Cancer, tout cela serait impossible. La recherche sur le cancer en Belgique ne progresserait pas aussi rapidement. Fort heureusement, ce soutien existe et la qualité de la recherche belge sur le cancer est aujourd’hui très élevée. Les donatrices et donateurs de la Fondation contre le Cancer nous permettent de travailler avec ténacité et passion pour mieux comprendre le cancer jour après jour. Ils offrent ainsi de l’espoir à toutes les personnes touchées par la maladie.